Associé aux cultures autochtones d’Amérique du Nord, le totem désigne à l’origine un objet ou un symbole incarnant une entité spirituelle, un groupe ou une lignée. Aujourd’hui, le terme s’est progressivement déplacé vers le champ du design et de l’architecture intérieure, où il désigne des objets autonomes, souvent verticaux, investis d’une forte charge visuelle et symbolique. 

Ni mobilier fonctionnel, ni simple sculpture décorative, le totem contemporain s’impose comme une présence dans l’espace. Dans les intérieurs, cette typologie d’objet s’inscrit dans une évolution plus large des pratiques décoratives. Depuis les années 2010, designers et architectes d’intérieur explorent des formes qui dépassent la seule fonction utilitaire pour introduire des objets à dimension narrative. L’historienne du design Alexandra Midal souligne que le design contemporain tend à “se rapprocher de formes expressives, parfois archaïques, qui interrogent notre rapport aux objets et à leur signification” (Design, introduction à l’histoire d’une discipline, 2009).

Une forme expressive entre sculpture et architecture

Le totem s’inscrit dans cette dynamique. Il se caractérise par sa verticalité, son autonomie et sa capacité à structurer un volume sans répondre nécessairement à un usage précis. Dans certains projets résidentiels ou commerciaux, il agit comme un repère spatial, à mi-chemin entre colonne architecturale et œuvre d’art. Cette approche trouve des précédents dans le travail d’Ettore Sottsass, figure du groupe Memphis, dont les compositions empilées et les bibliothèques architecturées introduisaient déjà une dimension totémique dans le design des années 1980 (Radice, Memphis, 1984). Plus récemment, des studios comme Muller Van Severen ou Dimorestudio développent des assemblages verticaux où matériaux, couleurs et volumes dialoguent dans une logique sculpturale.

Un outil de mise en scène et de singularisation des espaces

Dans les projets contemporains, le totem participe pleinement à la mise en scène des intérieurs. Il permet d’introduire un point focal sans transformation structurelle lourde, en occupant un rôle intermédiaire entre mobilier et architecture. Dans les boutiques, hôtels ou espaces hybrides, ces objets deviennent des marqueurs visuels, contribuant à l’identité des lieux. L’agence Dimorestudio utilise régulièrement des structures verticales ou des accumulations d’objets pour rythmer ses espaces, notamment dans des projets hôteliers ou commerciaux. Cette logique rejoint une attention accrue portée à la matérialité. Le totem devient un terrain d’expérimentation, où se combinent bois, pierre, métal ou céramique dans des assemblages visibles. Les travaux du designer Max Lamb illustrent cette approche, valorisant la dimension brute et expressive des matériaux (Max Lamb, Phaidon, 2015).

Au-delà de l’objet, cette tendance traduit une évolution des attentes. Dans des environnements souvent standardisés, le totem permet d’introduire une singularité sans modifier l’architecture existante. Il répond à une recherche d’espaces plus incarnés, capables de produire une expérience sensible. L’usage du terme reste toutefois à nuancer. En anthropologie, le totémisme renvoie à des systèmes de représentation complexes. Philippe Descola rappelle qu’il ne peut être réduit à une simple esthétique (Par-delà nature et culture, 2005). Dans le design contemporain, le mot est ainsi employé par analogie formelle plutôt que dans son sens originel.

Entre objet-sculpture et élément structurant, le totem s’impose aujourd’hui comme une figure hybride du design intérieur, révélatrice d’un glissement vers des formes plus expressives, où la fonction cède parfois la place à la présence.

 

Visuels © Yves Salomon Éditions, Matteo Verzini



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