Matériau millénaire longtemps relégué aux marges de la construction, le chanvre retrouve aujourd’hui une place centrale dans la réflexion architecturale. À la croisée des enjeux environnementaux et techniques, il s’impose peu à peu comme un substitut crédible au béton conventionnel, capable de conjuguer performance thermique, faible empreinte carbone et cohérence esthétique. 

La redécouverte du béton de chanvre s’inscrit dans un contexte de réévaluation globale des ressources locales et biosourcées. Cultivé sans intrants ni irrigation, le chanvre capte près de 15 tonnes de CO₂ par hectare et régénère les sols. Sa chènevotte, combinée à de la chaux, forme un matériau léger et perspirant, capable d’assurer à la fois isolation et inertie. Longtemps cantonné à l’isolation des maisons individuelles ou à la rénovation, il gagne aujourd’hui les programmes publics et collectifs grâce à la professionnalisation de la filière et aux validations techniques délivrées par le CSTB.

Les Architectes du bâtiment durable, l’association Construire en Chanvre et le réseau des Compagnons du Devoir participent activement à la formation de main-d’œuvre qualifiée et à la diffusion de référentiels fiables. Cette montée en compétence permet de lever les réticences liées à la garantie décennale et d’ouvrir le champ à des réalisations plus ambitieuses.

Du matériau vertueux au geste architectural

Au-delà de son intérêt écologique, le chanvre séduit de plus en plus d’architectes par ses qualités plastiques et sensorielles. À Paris, MAO Architectes a réalisé rue Pradier un immeuble de 15 logements où l’association de la pierre de Noyant, de l’ossature bois et du béton de chanvre projeté sur coffrage crée une enveloppe respirante et urbaine. L’agence y démontre la compatibilité du matériau avec les contraintes d’un site dense et les exigences d’une écriture pérenne. Dans la salle polyvalente du Domaine d’Ors, Leo Berellini, de son côté, exploite la complémentarité du pisé et du béton de chanvre pour composer un volume semi-enterré qui dialogue avec le sol. Le béton de chanvre agit ici comme une paroi respirante et structurelle, doublant la terre crue et révélant la matérialité du lieu. À Saint-Marcel-lès-Chalon, l’agence Lâme emploie un béton végétal projeté à base de chanvre et de chaux pour relier deux bâtiments patrimoniaux. Le matériau, choisi pour sa légèreté et sa capacité à réguler l’hygrométrie, permet de créer une extension discrète, en continuité avec la pierre. Enfin, dans un registre plus expérimental, Duncan Lewis associe le chanvre à d’autres matières naturelles (bois et terre cuite) au sein de la résidence Ekko, démontrant la compatibilité du matériau avec des approches bioclimatiques et des contraintes urbaines denses.

Une transition encore à consolider

Malgré cet essor, la généralisation du chanvre reste freinée par plusieurs facteurs : la variabilité de la ressource selon les régions, la faible industrialisation de la production et le coût encore supérieur aux matériaux conventionnels. Les circuits d’approvisionnement, souvent locaux, nécessitent une coordination fine entre agriculteurs, transformateurs et entreprises du bâtiment. Sur le plan réglementaire, l’obtention d’Atex (Appréciation Technique d’Expérimentation) demeure souvent nécessaire pour valider les procédés spécifiques.

Vers une esthétique de la frugalité

Malgré tout, le chanvre contribue à l’émergence d’une nouvelle écriture architecturale : sobre, contextuelle et frugale. Sa teinte mate, ses textures irrégulières et sa capacité à absorber la lumière naturelle participent à une esthétique du vivant, qui valorise la matière plutôt que le geste démonstratif. En réintroduisant la notion de ressource locale dans le projet, les architectes renouent avec une forme d’économie constructive. Si le béton de chanvre n’a pas vocation à remplacer totalement le béton armé, il en devient le contrepoint contemporain : un matériau de structure légère, régulateur et bas carbone, emblème d’un changement de paradigme.

 

Vanessa Bernard



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